Comment te dire…

« Maman, pourquoi tu pleures ? » 

Comment te dire, ma chérie…

Comment te dire l’horreur, le choc, la douleur, la peine, la colère, l’angoisse, la haine, tout ce qui plane sur nous en ce moment, et les émotions en dedans qui se bousculent pour sortir…

Comment te dire que je pleure des disparus que je ne connaissais pas, l’humanité menacée par une poignée de fous furieux, l’envie que j’ai de t’enfermer dans une bulle, sous un dôme indestructible et en même temps que tu restes insouciante et heureuse, que tu vives ta vie normalement. Comment te dire que nous pensions être dans un pays en paix et en sécurité et que depuis quelques jours j’ai peur pour ta vie, pour celle de nos proches, de ta soeur, de ton papa ?

Comment te dire les atrocités commises au nom d’un Dieu qui ne cautionnerait jamais cela, qu’on soit lâches au point de se cacher derrière une religion qui interdit le meurtre et considère la vie comme sacrée ? Comment t’expliquer que l’on doit rester unis et ne pas céder à la haine, car des idiots extrémistes, il y en a dans tous les extrêmes… Que les gens qui ont fait ça sont des monstres sans coeur prêts à tuer innocents, femmes et enfants, pour s’en vanter après ?

Non, ça je ne préfère pas te l’expliquer.

Comment me justifier de ne rien t’avoir dit, juste « il s’est passé quelque chose de grave, je suis triste » alors qu’hier la maitresse vous a parlé de méchants très méchants qui ont tué ? Comment te dire que je n’arrivais pas à t’en parler, que j’avais peur que tu sois impactée, que les mots n’arrivaient même pas à sortir de ma bouche sans avoir envie de pleurer ?

Comment te dire que non, malheureusement, ceux morts là bas ne sont pas les seuls méchants sur Terre, comment prendre ta réaction, ta peur, ton effroi, et les apaiser pour que tu te sentes à nouveau en sécurité ?

Comment te redonner ton innocence d’enfant, après une pareille nouvelle ?

Tu as déjà recommencé à chanter rire et sourire. Je sais que nous suivrons bientôt, il le faut. Nous devons ça à nos disparus qui justement, ont été tués alors qu’ils profitaient de la vie, sans rien demander. J’éviterai quand même de te dire que je me rends bientôt à Paris. Que je vais avoir peur, c’est sur, mais que j’irai quand même. Que je ne ferai pas ce qu’ils nous imposent.

Comment te dire que dans mon égoïsme, j’ai voulu vous réveiller et vous prendre dans mes bras, dans la nuit de vendredi à samedi ? Que j’avais besoin de votre odeur, vos sourires, vos regards plein d’amour pour me dire que non, la vie n’était pas qu’horreur et désespoir ?

Comment te dire que j’ai peur pour ton avenir, que tu sois une enfant de la guerre, que je n’ai jamais voulu cela pour toi ? Que je me suis demandé pourquoi je t’avais amenée dans un monde aussi dur, aussi pourri et dangereux ?

Je te dirais peut être que c’est justement parce que tu représentes l’espoir, la vie, la bonté et l’amour. Que je refuse de t’élever dans la haine et la peur de l’autre, qu’il soit blanc, jaune, jeune, vieux, noir, rouge, vert ou que sais-je encore. Que chacun est différent et que les généralités et les amalgames sont mauvais. Que chacun est riche de sa culture et qu’il faut tendre la main.

Je te raconterai surement, si tu perds foi en l’humanité, les milliers de #porteouverte vendredi soir pour accueillir chez soi des inconnus blessés, coincés dehors et terrorisés. Juste pour sauver des vies, rester humains malgré le carnage. Protéger son prochain sans se poser de questions.

Je te dirai comme c’était beau et fort, comme nous avons été unis encore une fois après l’horreur. Comme j’ai été fière d’être française à ce moment là. Comme tu ne dois jamais oublier : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.

Toujours, ma fille.

 

comment te dire

  4 Commentaires

  1. lau and the girls   •  

    Magnifique texte. 4 jours après, je n’arrive toujours pas à trouver les mots… Te lire m’a fait beaucoup de bien. Merci.

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